Premier président afghan élu au suffrage universel, le 9 octobre 2004, Hamid Karzaï vient à Paris, dit-il pour « remercier le peuple français de son soutien indéfectible à l'Afghanistan ». Alors que les premiers résultats partiels des élections législatives du 18 septembre (les premières depuis 1969) laissent prévoir que des « seigneurs de la guerre » et des talibans siégeront à la nouvelle Assemblée nationale, l'homme reste serein. « Il est temps de panser les blessures de ce pays », se défend-il. Karzaï rencontrera aujourd'hui Jacques Chirac.
Propos recueillis à Kaboul par Marie-France Calle
[LE FIGARO du 03 octobre 2005]
LE FIGARO. - Quelques jours à peine après les élections législatives du 18 septembre, vous avez sévèrement remis en cause la stratégie des forces américaines en Afghanistan. Maintenant que le processus de transition est terminé, souhaitez-vous prendre vos distances vis-à-vis des Etats-Unis ?
Hamid KARZAÏ. - Pas du tout ! L'Afghanistan continue de travailler en totale coopération avec les Etats-Unis dans la lutte contre le terrorisme. C'est une coopération de grande qualité et tout se passe bien. Ce que j'ai demandé, c'est une réévaluation de la situation, parce que nous avons parcouru beaucoup de chemin en quatre ans.
Le processus de Bonn est terminé, nous avons un Parlement, et nous devons voir si la stratégie appliquée pendant ces quatre années est encore la meilleure qui soit aujourd'hui pour lutter contre le terrorisme. Peut-être devrions-nous lui donner une dimension politique qu'elle n'a pas aujourd'hui.
Q. - Vous montrez souvent du doigt le Pakistan, l'accusant, au mieux de laisser faire, au pire d'organiser la violence en Afghanistan. L'Iran ne joue-t-il pas également un rôle dans la tentative de déstabilisation de votre pays ? L'Afghanistan est-il lui-même au-dessus de tout soupçon ?
H. KARZAI. - Nous n'accusons personne en particulier. Ce que nous recherchons, c'est une lutte globale contre le terrorisme. Nous voulons, surtout, que toutes les causes du terrorisme soient éradiquées, qu'il s'agisse de son financement, de l'entraînement des militants, en Afghanistan, dans les pays voisins, n'importe où dans le monde. Il faut cibler, prendre le mal à la racine. Cela dit, je reste persuadé que la plupart des actes terroristes commis en Afghanistan ne sont pas préparés dans notre pays. C'est pourquoi nous devons aller porter le fer là où ils sont organisés.
Q. - Des Mirage français ont participé ce week-end à une opération menée contre les talibans dans le sud-est de l'Afghanistan. Vous avez critiqué l'usage des frappes aériennes menées par les Américains. Qu'en est-il de la mission des Français ?
H. KARZAI : Je n'ai rien contre l'utilisation des forces aériennes dans des régions montagneuses où se cachent les terroristes, à nos frontières notamment. Ce sont des zones très peu peuplées et les frappes aériennes peuvent y être nécessaires. Ce que nous demandons, c'est que davantage de précautions soient prises dans les régions habitées.
Q. - Il y a aussi le problème des fouilles pratiquées par les militaires dans les habitations afghanes...
H. KARZAI. - Là-dessus, aucun compromis. Aucune fouille ne doit se faire sans la participation des forces afghanes.
Q. - Vous vous apprêtez à signer un partenariat stratégique avec l'Union européenne, un autre avec l'Otan. Est-ce un moyen pour vous de diversifier vos alliances ?
H. KARZAI. - L'Amérique reste notre principal allié, il est le plus grand contributeur à la stabilité et à la sécurité de l'Afghanistan, il est aussi le plus grand contributeur en termes de reconstruction économique du pays. Mais nous avons aussi d'autres partenaires très importants, l'Union européenne (UE) est l'un d'entre eux, l'Otan également.
Q. - Le ministre britannique de la Défense vient d'indiquer à Kaboul qu'aucun pays membre de l'Otan n'était opposé à une plus grande synergie entre les forces de maintien de la paix (Isaf), sous commandement de l'Otan, et celles de la coalition antiterroriste, emmenée par les Etats-Unis. Qu'en pensez-vous ?
H. KARZAI. -On en arrivera tôt ou tard à un commandement unique pour les deux opérations et il sera placé sous la bannière de l'Otan. Cela me convient parfaitement. Je pense que tous les problèmes dont la presse s'est fait l'écho sur les réticences de certains pays, dont la France, ne sont pas aussi importants qu'on a bien voulu le dire. Nous finirons par trouver une solution satisfaisante pour tout le monde. J'aurai d'ailleurs l'occasion d'en parler avec mes interlocuteurs à Paris.
Q. - En juin dernier, vous avez signé un partenariat stratégique avec les Etats-Unis, où il est fait mention d'une présence durable des forces américaines sur le sol afghan. Et si le nouveau Parlement d'Afghanistan rejetait la présence des bases américaines ?
H. KARZAI. - Le Parlement acceptera ce texte parce que le peuple afghan veut ce partenariat avec les Etats-Unis, et que le Parlement qui sortira des urnes sera celui choisi par le peuple.
Q. - En êtes-vous si sûr ? Beaucoup d'Afghans n'ont pas caché leur désapprobation de voir siéger à l'Assemblée des seigneurs de la guerre, dont certains ont du sang sur les mains...
H. KARZAI. - C'est la réalité afghane. Nous avançons sur la voie de la stabilité et de la paix. Nous travaillons à la mise en place d'un Etat de droit. Mais tout cela prendra du temps. Nous avons déjà parcouru beaucoup de chemin, l'Afghanistan est beaucoup plus stable qu'il ne l'était et la question des seigneurs de la guerre n'est pas celle qui nous préoccupe le plus, elle est quasiment résolue.
Si des hommes ayant conservé leurs armes et leurs milices siègent au Parlement, c'est qu'ils auront été élus par le peuple afghan. Cela étant, tous les candidats aux élections législatives ont dû renoncer à leurs milices pour pouvoir se présenter. Si certains ne l'ont pas fait avant le scrutin, et s'ils sont élus, nous leur demanderons des comptes.
Q. - Pour résoudre le problème des seigneurs de la guerre, vous avez choisi de les intégrer. Certains occupent des postes au gouvernement...
H. KARZAI. - J'ai choisi l'intégration, le désarmement. Beaucoup de ceux que vous appelez les seigneurs de la guerre se sont battus pour ce pays, ils avaient à coeur de participer à sa reconstruction. C'est un processus de guérison pour l'Afghanistan.
Q. - Cela n'a rien à voir avec votre grand programme de réconciliation nationale, destiné, quant à lui, à la réintégration des talibans, repentis ou modérés ?
H. KARZAI. - Rien à voir en effet. Je suis très satisfait du programme de réconciliation nationale dans le cadre duquel près de 300 anciens talibans se sont réintégrés dans la vie du pays. Certains ont été libérés des prisons où ils avaient été jetés après 2001. Et ça va continuer jusqu'à ce que la stabilisation de l'Afghanistan soit achevée.
Q. - Reste un énorme point noir, la drogue. Aux seigneurs de la guerre, aux talibans ou à al-Qaida, s'ajoutent maintenant de manière inquiétante les barons de la drogue. Ce sont d'ailleurs parfois les mêmes...
H. KARZAI. - Nous avons déjà fait beaucoup. La culture du pavot a reculé de 21 % cette année et cette tendance va se confirmer. Les Afghans ne se sont pas jetés dans la culture de l'opium par plaisir, mais par désespoir à la suite de tant d'années de guerre. Au lieu de nous critiquer, la communauté internationale devrait reconnaître que c'est un problème énorme, essentiellement économique, que nous ne pouvons pas résoudre seuls. Voilà pourquoi il faut une approche réaliste. |