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Le Devoir (French daily newspaper, Montreal)

Plaidoyer pour une mission

mardi 23 mai 2006
Hélène BUZZETTI – Le Devoir, Montreal
 

La Chambre des communes vient d'approuver un prolongement de la mission canadienne en Afghanistan jusqu'en février 2009. Dans un entretien accordé au Devoir, l'ambassadeur afghan au Canada, Omar Samad, justifie la présence du Canada dans son pays pour y poursuivre l'avancée démocratique .

Ottawa - «L'Afghanistan vaut la peine.» C'est par ce cri du coeur qu'Omar Samad espère convaincre les Québécois que la mission canadienne doit s'y poursuivre et que la population doit en être fière.

Mais, depuis quelques semaines, au fur et à mesure que les cercueils rentrent au pays, que les politiciens s'entre-déchirent et que les taux d'approbation de cette mission chutent dans les sondages, la tâche de l'ambassadeur d'Afghanistan au Canada se complique.

Omar Samad, 45 ans, tente de démontrer que la mission canadienne en Afghanistan mérite d'être prolongée. La situation s'améliore dans son pays natal, qui pourrait même devenir ce modèle démocratique du Moyen-Orient que les Etats-Unis cherchent plutôt du côté de l'Irak, plaide-t-il.

La tâche est difficile parce que, justement, il doit battre en brèche ces comparaisons constantes qu'établissent la population et les analystes entre l'intervention internationale en Afghanistan et le débarquement américain dans l'ancien fief de Saddam Hussein. Et il doit surtout prouver que la mort de militaires canadiens constitue un juste prix à payer pour rétablir la loi et l'ordre dans cette partie du monde.

«En Afghanistan, vous voyez un changement du noir au blanc pour les hommes, les femmes et les enfants», lance-t-il dans un français impeccable au cours d'une entrevue avec Le Devoir. «Il y a cinq ans, les enfants ne pouvaient pas aller à l'école. Aujourd'hui, on a plus de cinq millions de garçons et de filles qui profitent de l'éducation. Il y a cinq ans, les femmes ne pouvaient pas sortir, travailler ou aller à l'école. Aujourd'hui, 68 Membres du Parlement sont des femmes. Cet Afghanistan est devenu un modèle pour le monde islamique d'un islam modéré, d'une démocratie afghane acceptable aussi pour la communauté internationale.»

Des activités dangereuses

Comme beaucoup de ses compatriotes, Omar Samad a quitté son pays en 1979. Il n'avait que 18 ans. «C'était lorsque les communistes avaient pris le pouvoir et juste avant que les soviétiques ne l'envahissent. Comme étudiant, je faisais partie d'un groupe anticommuniste. Mes activités m'ont mis en danger.» Ses parents lui demandent alors de partir. Il se réfugie quelques mois en France, puis prend la route des Etats-Unis, où il étudie et s'impose comme commentateur et analyste de la situation afghane.

Il est retourné en Afghanistan pour la première fois en décembre 2001, après que la communauté internationale eut décidé de déloger les talibans. «J'avais toujours considéré mon pays comme passant d'une étape de crise à l'autre. Mon pays avait besoin d'aide.» Après avoir été porte-parole du ministère des Affaires étrangères, il est parti de Kaboul pour Ottawa en septembre 2004.

M. Samad est le second ambassadeur en poste au Canada depuis la reprise des liens diplomatiques. Son modeste repaire au quatrième étage d'un petit édifice commercial tranche avec les luxueuses ambassades barricadées qui trônent rue Sussex et dans ses environs.

A la réception, une affiche dessinée en huit tableaux fait l'éloge de l'exercice démocratique. La première illustration montre une ville sous les bombes, la dernière, un idyllique coucher de soleil derrière une ville en apparence assoupie. Entre les deux: des images de bureaux de scrutin, de rencontres de sages, de votes à main levée. «C'est une affiche destinée aux villages», explique le réceptionniste.

C'était la première élection en 30 ans, tient-il à dire. «Les gens ne sont pas habitués.» Cette avancée démocratique, l'ambassadeur en est fier. Et il supplie presque le Canada de rester là-bas afin de poursuivre le progrès. «Ce serait un très mauvais message, pour le monde entier, que ceux qui parlent de démocratie, de droits de la personne et de développement ne soient pas capables de s'engager dans un pays comme l'Afghanistan. Ce serait un signal de défaite et, pour cela, je pense qu'il faut continuer.»

Patience!

Le gouvernement afghan dont M. Samad est si fier s'est pourtant retrouvé au coeur d'une polémique, en mars dernier, lorsqu'un homme a été condamné à mort pour s'être converti de l'islam au catholicisme. Les parlementaires canadiens ont protesté devant ce mépris flagrant de la liberté religieuse et la population a reproché à Ottawa de le cautionner par sa présence en Afghanistan. Le premier ministre Stephen Harper a téléphoné au président Hamid Karzaï pour lui exprimer ses «profondes inquiétudes». Quatre jours plus tard, Abdul Rahman était libéré.

«Les gens, au Canada et en Occident, doivent comprendre que tout pays dans l'histoire a eu ces expériences de défi pour la démocratie, pour les droits religieux , rétorque l'ambassadeur. L'Afghanistan est une très jeune démocratie qui va avoir ce genre d'expériences et de défis devant elle. Mais on l'a résolue, la situation! C'est ça qui compte. C'est comme cela qu'on apprend, dans une démocratie. Ce n'est pas net et ce n'est pas parfait. C'est en souffrant et en luttant qu'on apprend à exercer la démocratie.» L'Occident, ajoute-t-il, doit comprendre que «nous combattons les Forces réactionnaires, extrêmes, les forces traditionnelles, et [que] ça va prendre du temps».

L'Afghanistan et non l'Irak

La voix du gouvernement afghan à Ottawa ne tolère pas les comparaisons parfois établies entre la condition dans son pays et celle qui prévaut en Irak. «L'Irak est un cas très différent, et je le dis parce que les médias canadiens et québécois analysent la situation en Afghanistan en regardant vers l'Irak. L'Afghanistan n'est pas en voie d'irakisation», lance-t-il en reprenant la formule du collègue François Brousseau publiée dans nos pages, le 8 mai dernier.

«Ce n'est pas un projet américain, et les Canadiens ne sont pas en Afghanistan à cause de la cause américaine ou pour elle. Ils sont en Afghanistan parce que nous, les Afghans, les avons invités à venir pour nous aider à stabiliser ce pays qui a été ruiné pendant 25 ans.»

Certes, il comprend que la mission canadienne a réclamé son lot de vies humaines. Dix-sept Canadiens sont morts en sol afghan, dont un diplomate, mais l'ambassadeur estime qu'il s'agit là «du prix à payer pour la liberté, pour la démocratie et pour la lutte contre le terrorisme».

Omar Samad insiste: l'Afghanistan est devenu un repaire de terroristes parce qu'il a été abandonné et il faut continuer de se battre pour empêcher les talibans, dispersés depuis l'automne 2001, de revenir au pays. Mais il réclame aussi une lutte contre le terrorisme planétaire qui doit aussi se mener chez ses voisins, comme le Pakistan.

Motus et bouche cousue

Impossible, par contre, d'amener l'ambassadeur sur le délicat sujet de l'islam au Canada. Que pense-t-il des demandes d'instauration de la charia en Ontario? Ou des femmes, à Montréal, qui réclament - et obtiennent – des heures de piscine réservées exclusivement au sexe féminin? N'y a-t-il pas là le germe d'un certain extrémisme qu'il faut contenir? Motus et bouche cousue.

Tout ce qu'il dira, c'est que la diaspora afghane au Canada comprend la raison de la présence canadienne dans son pays et que ce sont plutôt d'autres musulmans qui instrumentalisent cette intervention pour servir leurs propres luttes. «Il y a des groupes musulmans au Canada qui regardent l'Afghanistan d'un prisme qui n'est pas afghan, ni canadien. Ils laissent entendre que tout ce qui se passe en Afghanistan, c'est à cause des Américains, que le Canada ne doit pas être en Afghanistan parce que c'est vu comme une invasion, une occupation, ce qui est totalement faux. Ils se servent de l'Afghanistan pour d'autres luttes. Ils sont fâchés à cause du Moyen-Orient, à cause de l'Irak, à cause de leur interprétation islamique.»

Les soldats canadiens auront-ils assez de deux années supplémentaires, jusqu'en février 2009, pour rétablir un semblant de stabilité en Afghanistan? Ou, au contraire, s'incrusteront-ils? L'ambassadeur refuse de jouer au «prophète». Il dira seulement ceci: «Nous savons qu'un jour, quand le pays sera calme et en paix, ce sera fini. Ils vont tous rentrer chez eux.»

 

 
 
 
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